La chanson des corbeaux (Gaston Couté)

Dans le matin clair, où meurt sa chanson,
Le bon paysan, qui jette à mains pleines
La bonne semence aux sillons des plaines
A l'espoir de faire un jour la moisson...
Mais les corbeaux, dont le vol brun
Passe en l'air commc une tcmpête
En faisant du soir sur sa tête,
Les corbeaux mangeront son grain.

Après avoir mis ses sous dans son bas,
Le bon paysan fermc son armoire
Lorsqu'il s'en revient de ,>endrc à la foire
Le veau que sa vache un jour a mis bas.
Mais les corbeaux, dont jamais rien
Ne peut repaître l'avarice,
~ Gens de loi et gens de justice, ~
Les corbeaux voleront son bien.

Tout en lui chantant “ dodo, l'enfant do ”
Le bon paysan demande à son mioche :
“Petiot, prendras-tu ma hotte et ma pioche
(Quand le poids des ans courbera mon dos ?)
Mais les corbeaux cruels, qui sont
Les puissants et les gens de guerre, ~
Aux pauvres vieux ne songent guère :
Les corbeaux tueront son garçon.

Parmi la splendeur des soleils couchants,
Le bon paysan dont la tâche est faite
Pense avoir la fin d'une bonne bête
Qui meurt de vieillesse au milieu des champs.
Mais les corbeaux viendront encor,
~ Qui sont les marchands de prière, ~
Et du défunt, clos dans sa bière,
Les corbeaux se feront de l'or 1...

A la fin, pourtant, l'heure sonnera
Ou, lassé de voir les corbeaux qui voltent
En prenant ses gars, ses sous, ses récoltes,
Le bon paysan se révoltera...
Et dam ! à grands coups de sabots,
A coups de faux, à coups de pioches,
Pour ses blés, ses biens et ses mioches
Il abattra tous les corbeaux !...