La tête de mort (Gaston Couté)

Un jour, en retournant la terre
D’un coin de c’champ-ci où, jadis,
Se trouvait l’ancien cimetière
Qui reçut les vieux du pays,
En retournant la terre nue,
Au creux d’un sillon noir et d’or,
Soudain, une tête de mort
Buta dans mon soc de charrue.

Et, prenant dans ma main calleuse,
Afin de mieux l’examiner,
Cette tête à grimace hideuse,
Sans lèvres, sans yeux et sans nez,
J’ai rêvé de filles jolies
Aux lèvres donneuses d’amour,
Aux yeux clairs comme un rai de jour,
Pour qui j’aurais fait des folies.

Voyant ce crâne à l’ossature
Jaune et verte, et dont le cerveau
Avait dû servir de pâture
Aux vers qui vivent des tombeaux,
J’ai rêvé d’un bourgeois très riche,
Gros de ventre et fort d’appétit,
Dont j’aurais servi, comme outil
A faire le boire et la miche !

Et jetant à travers la plaine
Selon mon désir, n’importe où,
Cette chose qui fut humaine,
Comme on jetterait un caillou,
J’ai rêvé d’un grand capitaine
Qui m’aurait emmené mourir…
Ou faire mourir, pour servir
Son oeuvre de gloire et de haine !

Mais, en r’trouvant soudain la tête
Reposant en l’ombre d’un pré
Comme vont reposer mes bêtes
Lorsque mon champ s’ra labouré,
J’ai rêvé du travailleur blême
Pour qui l’existence est un poids,
D’un pauvre bougre comme moi,
Mort… comme je mourrons moi-même !

Variante des quatre derniers vers

J’ai rêvé d’un pauvr’ prolétaire
Pour qui l’existence est un poids,
D’un pauvre bougre comme moi,
Et pieusement j’l’ai r’mise dans la terre.