Saoûl, mais logique... (Gaston Couté)

N'me parlez pas de tous ces gens
Qui crient à tout l’monde, après boire :
« J's'rai décoré au jour de l'an ! »
Ou : « J'porte un nom qu'est dans l'histoire ! »
Moi, j’prends souvent mon p'tit plumet,
C'est permis, même en République !
Mais alors, je n' détonn' jamais...
Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

L'autre jour, un typ' très calé
Me contait, en payant un verre,
Qu'on doutait, du temps d'Galilée
De la rotation d’la terre.
"Croir' que la terr' ne tourne pas,
Mais, nom de nom ! que j'lui réplique,
On s’saoûlait donc pas dans c’temps-là ! "
Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

En rentrant chez moi, un beau soir
Qu’mes jamb's me r'fusaient tout service,
J'restai allongé su' l'trottoir
"Eh ben !... m' fit un agent d’police
Qu'attendez-vous-là su' l’pavé ? "
Et j'eus cett' réponse magnifique :
"J'attendais qu’vous veniez m' rel'ver... "
Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

Sur le boul'vard, sous un vent fou
Et par un temps froid de décembre,
Un' petit' dam' me dit " Mon loup,
Viens-tu ? Y a du feu dans ma chambre !
- Du feu dans ta chambr' ! ... Bon ! ... Alors
Je s'rais enchanté qu’tu m'expliques
Pourquoi qu’tu rest's à g'ler dehors... "
Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

En prenant l’train, gar' Saint Lazar',
Un' fois qu’j'étais saoûl comme un' grive,
Voilà qu’j'entends, à mon départ,
Siffler une locomotive ;
Alors, par la portier' j’lui cri' :
" Tu peux pas la fermer... bourrique !
On n'est pas dans un' écuri'. "
Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

Enfin, hier, mon médecin,
Désolé d’me voir toujours ivre,
M'dit : "Si vous continuez d’ce train
Vous n'avez plus grand temps à vivre ! "
Bon ! Si j’dois claquer prochain'ment
J’m'en vais vous r'tirer ma pratique :
Plus la pein' de m' soigner, maint'nant
Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !